Mercredi 6 février 2008

Si un jour par hasard en longeant les quais d'une bourgade vieillie vous frôlez une de ces grandes bâtisses du passé, bâtisses d'un autre temps où la puissance des empires se mesurait à la taille de leurs caravelles et au nombre de leurs marchés aux épices, arrêtez-vous. Rentrez par une de ses petites portes dérobées. Traversez ses couloirs, ses salles vides, ombragées, pour parvenir enfin à une pièce plus confinée, plus secrète. Elle sera chargée d'encre pugnace et de bois bruni, vous la reconnaîtrez, c'est une bibliothèque.

Avec un peu de chance vous y trouverez peut-être l'un des derniers cartographes du royaume. Vieil homme fourbu, opiniâtre que vous verrez, la plume à la main, aller et venir, le dos voûté, sur un globe encore rougeoyant des cicatrices de l'Histoire. Si vous insistez, si l'heure est propice, l'homme vous racontera sans doute cette légende qui les fait toujours sourire et dont le mystère semble parfois épaissir leur morne voix tremblante.

Cette légende raconte qu'il y a fort longtemps un homme s'est lancé à la recherche du lieu d'origine de l'humanité.

L'homme en question partit de chez lui sans livre ni boussole, sans même une carte ou un sextant. C'est un rêve qui le fit se lever dans la nuit avec, aux lèvres, l'initiale encore fraîche d'un nom, celle du lieu originel.

Il quitta la plaine, gagna les montagnes. Il traversa d'impassibles fleuves et d'étranges forêts. Il marcha, sans fléchir, pendant des années. Quand vint la vieillesse, il pensa qu'il était trop tard pour s'en retourner. Il continua, et vieillit davantage.

Sa peau se confondait peu à peu avec la poussière des vents. Son souffle ressembla bientôt à la brise marine qu'émousse le soleil au sortir de la nuit. Sa cape prit la forme du bruissement des peupliers. Les détails de son visage se raréfièrent. On ne vit plus de sa silhouette qu'un  plissement de peau ondulant au creux des rochers. Doucement, il s'essaima. Sa masse se noya dans le reflet des collines. Il disparut dans la joie musicienne des oiseaux sur la neige.

Il existe deux fins différentes à cette légende, les cartographes le savent bien. L'une est le fruit de leur rêverie, l'autre le résultat de leurs études. Je vous en livre une des deux ne sachant si c'est la vraie ou la fausse.

On raconte que l'homme qui chercha le lieu d'origine de l'humanité était l'un des tout premiers hommes. Il se prénommait Adam, ce qui veut dire terre, argile. Il était l'origine de toute chair et prit la forme de l'eau, des dunes, la forme de tout lieu, de tout paysage.



Extrait du lokal 7

par lelokalmatos publié dans : La petite braderie des mots
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