Mercredi 6 février 2008

Vers la fin des années 50,  « l’Express » – pas le bavard libéral/people qu’il est  devenu, mais celui de JJSS et Françoise Giroud – orgueil de la presse d’alors et qui s’honorait de fréquentes pages blanches censurées par le pouvoir,  paraissait le Jeudi. Jean Daniel en était le grand reporter en Algérie et offrait, sans doute, le meilleur regard  sur la guerre.

Un nommé Michel Bosquet y tenait la rubrique économique en même temps qu’il signait André Gorz ses contributions aux «Temps modernes » de Sartre, Pingaud, Pontalis, Lanzman, etc…  et ses premiers essais philosophiques et politiques. Plus tard, en 1964, il sera co-fondateur du «Nouvel Observateur» avec Jean Daniel et d’autres dissidents de l’Express.

En réalité il s’appelle Robert Horst, juif Autrichien né en 1923. Après la guerre il rencontre Dorine et dans son premier livre «Le traître », un essai à la fois philosophique et autobiographique, il montre comment celle-ci  recueille le cadavre qu’ont laissé de lui les grands massacres du siècle, pour le ressusciter,  l’inviter à la vie. Elle sera toujours à ses côtés ; il lui dédiera tous ses livres. Ils seront elle et lui,  – les existentialistes Sartriens  –  l’exact  contraire du couple Beauvoir-Sartre : à la fois la nécessité et la contingence, fusionnées en un amour unique. Jusqu’à cette nuit du 22 Septembre 2007 où ils choisiront de quitter  la vie ensemble, incapables de survivre l’un à l’autre. Un an plus tôt, André avait écrit la « Lettre à D. »,   hommage sublime à 60 ans d’amour. 

Dans les années d’effervescence politique d’après 68, Gorz, dont la vision existentialiste du socialisme a rencontré le spontanéisme gauchiste  est un des penseurs les plus écoutés, au côtés de Marcuse, Touraine, Illich… il est très lié avec de grands syndicalistes italiens, Bruno Trentin, Lucio Magri, Vittorio Foa… Pour lui, la lutte des classes est un horizon indépassable, car malgré la satisfaction relative des besoins essentiels par l’économie capitaliste, les salariés chercheront toujours à se vendre le plus cher possible faute de ne pouvoir éviter d’avoir à se vendre. Bien en avance sur l’histoire, il explique comment le PCF dans sa peur panique d’une radicalisation révolutionnaire en Mai, préfèrera s’engluer quelques années plus tard dans l’engrenage de l’alternative réformiste modérée de Mitterrand et du « programme commun», jusqu’à y laisser sa peau.

Il écrit beaucoup. Le « Nouvelobs » sous la pression d’EDF, refuse de lui accorder un numéro spécial sur l’industrie nucléaire dont il est très critique. Dans les années suivantes et jusqu’à sa mort, il s’impose comme fondateur et théoricien de l’écologie politique. Pour lui, la restructuration écologique ne peut se faire sans rupture radicale avec le système qui depuis un siècle et demi nous conduit droit à la catastrophe climatique. La décroissance est un impératif de survie qui suppose non seulement une autre économie mais aussi une révolution politique, culturelle et sociale. Il est persuadé qu’une nouvelle gauche ne peut être qu’une nouvelle extrême gauche, mais plurielle, non dogmatique, transnationale, écologique, porteuse d’un projet de civilisation

Tu vas nous manquer André Gorz, tu nous manques déjà en ces temps où une prétendue politique de civilisation ressemble furieusement au retour d’une révolution nationale, de sinistre mémoire, sous une phraséologie pseudo moderne (2) ; où la rupture  bidon consiste, entre autres aberrations, à re-convoquer Dieu comme arbitre du bien et du mal. Matériel l’avait bien senti dans un édito du Lokal, où il comparait la situation des sans papiers sous Sarkozy ministre de l’intérieur, à l’angoisse des juifs sous Vichy (3). Nous nous posions alors des questions sur le bien fondé de cet audacieux parallèle. Et aujourd’hui ? Ouvrez bien les yeux, camarades, lisez et relisez André Gorz, il vous tiendra bien éveillés…



Extrait du Lokal 8

 

 

 

par lelokalmatos publié dans : Ecrivains mineurs communauté : Les écorchés vifs
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