« Mélusine à l’instant du second cri…Elle a jailli de ses hanches sans globe, son ventre est toute la moisson d’août, son torse s’élance en feu d’artifice de sa taille cambrée, moulé sur deux ailes d’hirondelle. Et ses bras sont l’âme des ruisseaux qui chantent et parfument. » (André Breton)
J’ai connu mes premiers émois charnels entre deux guerres…
Après la débâcle de Dien Bien Phu, Pierre Mendès France fut, en Mai 54, élu Président du Conseil (en récusant le soutien des voix communistes qui lui étaient acquises). En un mois, il signa à
Genève un accord mettant fin à la guerre d’Indochine : le Tonkin fut reconnu au Vietminh de Hô Chi Minh et le Vietnam provisoirement partagé sur le 17ème parallèle. Ainsi,
tout était prêt pour la deuxième guerre d’Indochine avec cette fois les Américains dans le rôle de défenseurs de l’Occident chrétien contre la subversion communiste
athée ; mais ceci est une autre histoire…
La paix dura trois mois, le court été de mes treize ans. L’été de la coupe du monde de football en Autriche avec la fameuse équipe d’or de Hongrie, celle du « Major galopant » Férencz
Puskas et de « tête d’or « Sandor Kocsis »; invaincue depuis plus de cinq ans, bourreau de l’Angleterre à Wembley sur le score de 6-0. Un football de rêve auquel avait ressemblé un
autre rêve venu de l’Est, déjà bien terni depuis la fin des années trente, depuis les procès de Moscou et la guerre d’Espagne… Mais Staline était mort depuis peu, en France et
en Europe les « compagnons de route » redonnaient de la voix et il y avait Billancourt à ne pas désespérer !
Alors ? Alors l’équipe d’or tomba pour la première fois en finale à Vienne, donnant corps à la formule bien connue : « le football est un jeu qui se joue à onze contre onze et à la
fin ce sont toujours les Allemands qui gagnent ! ». L’équipe d’or chuta pour la seconde fois deux ans plus tard, au mois d’Octobre, lorsque les chars soviétiques entrèrent dans
Budapest. La plupart des joueurs choisirent l’exil, doré pour certains, pas pour tous ; mais ceci est encore une autre
histoire…
En haut de l’immeuble où j’habitais (2), il y avait une sorte de grenier, où l’on étendait le linge. Un terrain de jeu plein de coins et de recoins avec, s’ouvrant sur le petit escalier qui y
menait, la minuscule alcôve habitée par Madame Hoang Ti Té, une rescapée de Hanoï, échouée là allez savoir pourquoi… Elle n’avait pas d’âge Madame Té, juste un petit visage lisse sous un chignon
impeccable. Elle tirait les cartes pour se faire trois sous mais cachait un Ministre des colonies radical socialiste dans son coffret à bijou. Elle embaumait l’escalier de son tabac blond et de sa cuisine orientale ; et quand elle était lucide, ou de bonne humeur, nous racontait son
Indochine, accoudée à sa fenêtre dans sa tunique de soie noire et rose, une orchidée blanche fleurissant sa poitrine. Elle était l’incarnation des « Nuits du bout du monde », émission de
radio nocturne que nous écoutions la respiration suspendue : une voix chuchotait dans les nuits de Hong Kong, de Manille, de Saïgon ou d’ailleurs, qui nous parlait de marins sans bateau, de
poignards menaçants, de femmes forcément fatales et de rêves brisés dans les vapeurs d’alcools et les fumées d’opium… Stéphane Pizzella s’appelait cette voix d’outre là bas, un précurseur du
Daniel Mermet d’avant « Là-bas si j’y suis », du temps de « l’oreille en coin » où il racontait « Dans la ville de Paramaribo, il y a une rue qui monte et ne descend jamais » et plus tard, « La coulée douce
»
Nous, c’était deux ou trois espagnols, plus Pierrot et moi, qui squattions le grenier cet été-là. Et il y avait Jackie ! Quinze ans, une voisine du quartier, une grande ! L’année précédente elle
avait eu son certificat et travaillait, depuis, à Toulouse, faisant le trajet matin et soir, par le train des ouvriers. Prendre le train des ouvriers c’était acquérir un
statut, accéder à un univers mystérieux : le monde de demain, celui du travail et des adultes. Tous les soirs sans faute à 19 heures 15 nous nous tenions assis les uns contre les autres sur le
parapet du Jardin Clément Ader – le « mur » où se donnaient tous les rendez-vous
et qui usait nos fonds de culotte bien davantage que les bancs de l’école – . A 20 exactement, la tête du cortège débouchait de la rue de la gare. C’était magique ! Trois
cents, peut être quatre cents personnes, pressées, compactes, sac à l’épaule, descendaient vers nous, passant le pont de la Louge, nous avalant, nous emportant dans un grand
remuement bruissant de rumeurs sourdes ponctuées d’exclamations, de rires, de saluts. Cela durait dix minutes, un quart d’heure, et puis s’éparpillait dans les petites rues du centre laissant
revenir sur la ville le calme du soir.
Que se passait-il en nous à ce moment-là ? Nous n’aurions su le dire, mais nous restions encore un moment, entre larmes et plaisir, le cœur battant et les poumons gonflés, dans les restes d’odeurs de tissus et de sueur humaine.
Jackie avait le privilège d’être acceptée dans notre grenier où, quelquefois, le Dimanche après midi elle nous rejoignait, accompagnée d’une ou deux copines. Quand elles étaient là, nos gestes devenaient empruntés et nos paroles rares. On aurait dit que l’air se raréfiait. Moi, je me repassais mes corps à corps rimbaldiens avec Michou (3). Leur spontanéité joyeuse, ne rendait aucun compte de cette brusque timidité, cette tension des reins, cette fascination pour le triangle que dessinait sa robe quand Jackie venait vers moi ; tout cela nouveau, inconnu, un peu effrayant. J’avais été amoureux fou l’année précédente, en 6ème, mais c’avait été comme au cinéma : ça passait par les yeux, le cœur, les billets doux… Là, je n’avais conscience que de mon corps, de mes mains, surtout, qui s’agitaient toutes seules ... Et un jour, que je montai l’escalier juste derrière elle, tout à coup, l’une d’elles glissa sous sa robe, le long de sa cuisse, vers le haut, l’intérieur, la chaleur des ombres grises que nul voile ne protégeait. L’instant d’après nous nous faisions face, écarlates, incapables d’une parole, et le temps reprit son cours… Cet après-midi là, j’étais loin, encore, de savoir que les femmes sont toujours la dernière « frontière », indomptables et inaccessibles mais j’avais tout l’été pour me délecter du frisson de ce premier émoi.
Il passa ce bel été, et j’en dirai, et j’en dirai, tant il fût plein et aventures… Puis il y eut la rentrée, et à nouveau la guerre ! Ce premier Novembre de 1954 je ne pouvais pas savoir qu’elle serait assez longue pour que j’en sois, six ans plus tard et bien malgré moi, l’un des acteurs. Mendès France déclara aussitôt qu’on ne transigerait pas sur l’appartenance des départements d’Algérie à la république française. Mitterrand fit chorus et tous les gouvernements successifs après qu’on se soit débarrassé de Mendès dès qu’il commença à changer d’avis. Vive « l’intégration », formule sans contenu, nouveau camouflage de la vieille politique d’assimilation coloniale jamais réalisée, ni réalisable. Ceci n’est pas une autre histoire, c’est la mienne et je vous la raconterai.
1) Titre d’un récit du poète et romancier Turinois Cesare Pavese, suicidé en 1950 à 42 ans. Auteur entre autres du « Métier de vivre », « La mort viendra et elle aura tes yeux »…
2) A Muret - Zénobie chap. 4 -
3) A Toulouse vers 6/7 ans - Zénobie chap.1
Extrait du Lokal 6