Vendredi 1 février 2008

Vieux dicton des miséreux d’Espagne : «  …Lorsque le Dieu du ciel voudra que la justice règne, les pauvres mangeront du pain et les riches de la merde ! »


Octobre 1955

Dès le matin  du deuxième jour les anciens de 4ème et 5ème année nous haranguent sur le plateau (1).

En tant que « bleus » nous n’aurons  droit qu’au plateau. L’herbe, les arbres, la relative intimité du fond sont réservés aux anciens. Ceux qui s’aventureront dans la descente seront punis, sauf ceux désignés pour  les corvées prévues par le « règlement des anciens » : cirage de pompes, lessive, travaux de couture ou bien tracasseries libres et diverses laissées à l’imagination parfois fertile d’individus de 18 ou 19 ans assurés d’une totale impunité. Au réfectoire  nos places sont réservées en fond de tables…  les confitures, beurre, desserts et plus généralement tous mets ou boissons présentant quelques qualités gustatives ne nous seront accessibles qu’à partir de la troisième année… Et quelques autres bonnes nouvelles de ce style. Nous n’en étions pas conscients mais il est évident que l’administration du lycée était complice voire co-organisatrice de ce terrorisme institutionnel. Les pouvoirs ont de tous temps su trouver les relais nécessaires dans l’inconscient des dominés pour maintenir leur ordre. Il y a toujours et partout des volontaires pour faire les kapos, des ouvriers pour voter à droite, des battus pour battre les femmes et les enfants… Alléluia !

Pour la table, je m’en foutais. Pour les corvées je décidai immédiatement qu’il faudrait à chaque fois me prendre de force. A moi d’assumer la conséquence inévitable d’être pris bien plus souvent qu’à mon tour ; mais après Zénobie, je ne craignais plus personne !

 
                Automne hiver 1955/56

    Le mois de Février le plus froid du siècle a-t-on pu dire. Un mois de neige glacée sous des températures jusqu’à moins 15 la nuit ou pire. Les dortoirs ne sont pas chauffés, des carreaux manquent, l’eau gèle dans les tuyaux. On se serre à trois ou quatre dans les mêmes lits. Bien des amitiés se sont nouées cet hiver-là dans les odeurs musquées de corps qui n’avaient droit à la douche qu’une fois par semaine et encore quand elle fonctionnait.

    La lecture, comme unique remède à l’ennui… A l’étude, pendant les cours d’atelier planqué dans les vestiaires, à la lampe la nuit entre les rondes du veilleur, je lis. Dès le premier trimestre j’ai dévoré Jules Verne, comme si le « Voyage dans la lune » et le « Tour du monde en 80 jours » pouvaient servir d’antidote à mon incarcération.

    Et il y a M. Meininger, prof. de français et d’histoire, réfugié alsacien, communiste, resté dans le sud après la guerre. Il a vite fait de repérer ceux qui n’ont rien à faire là – il doit s’y reconnaître !

Il me fait lire Camus :

« Je comprenais ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure. Les désirs se confondent,  il n’y a qu’un seul amour en ce monde. Etreindre un corps de femme c’est aussi retenir contre soi un peu de cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer …(2) »

Il me fait lire Malraux : 

 « Chen allait-il tenter de lever la moustiquaire ou frapperait-il au travers l’homme endormi ?... ». Première phrase de la « Condition humaine »  qui vaut bien le célèbre « Longtemps je me suis couché de bonne heure ». Et à la fin du livre, ce paragraphe, de plein fouet à la face d’un esprit de 14 ans : «On dit qu’il faut neuf mois pour faire un homme et un seul jour pour le tuer. Non, il faut soixante ans pour faire un homme, soixante ans de sacrifices de volonté, de… tant de choses ! Et quand cet homme est fait, qu’il n’y a plus en lui rien de l’enfance ni de l’adolescence, quand enfin il est vraiment un homme, il n’est plus bon qu’à mourir… ».

     Difficile après ça de s’arranger du quotidien dans cet univers de reclus.

    Il me fait lire aussi, toujours d’André Malraux, ce qui fût pour moi LE livre de cette année-là et sans doute de toute mon adolescence : « l’Espoir » où la guerre d’Espagne abordée du côté de l’illusion lyrique, avant d’en fouiller par le menu l’histoire ; et qui hantera ma vie entière.

     L’Espoir ! « Pour la première fois, il était en face d’une fraternité qui prenait la forme de l’action… ». Et aussi :  «Le Christ ? C’est un anarchiste qui a réussi. C’est le seul… ». Et encore : «Il y a quelque chose qui me plait Manuel : dans chaque ville, chaque village pris par Franco, tout devient plus esclave : non seulement les nôtres, ça va de soi, mais les gosses qu’on remet chez le curé, les femmes qu’on remet à la cuisine. Tous les opprimés, qu’ils le soient d’une façon ou d’une autre sont venus combattre avec nous… » (3)

    J’avale ce livre le cœur dans la gorge et la gorge nouée. Ma  réalité s’efface, se perd dans la tragédie  de cette guerre dont les combattants prennent peu à peu le visage  des pères de mes copains espagnols, Pepito, Juan, Luis…

 

Histoire du soldat

    Dans le quartier on l’appelle le Capitaine Bernal (le père de Pepito, mon meilleur ami). Petit, sec et nerveux, encore très brun, le front haut, c’est un homme secret qui parle peu et seulement en  Espagnol. Il ne sort pas de chez lui. Dans la pièce où vit toute la famille, on l’aperçoit assis dans le sombre, les coudes sur la table, de grosses lunettes remontées sur le front  
   
    Aux  vacances de Pâques, nourri de mon savoir tout neuf, j’ose lui poser quelques questions. Etonné, il répond à peine, puis peu à peu, il parle et enfin, il raconte. Ses enfants traduisent pour moi.

    En 1936 il est ouvrier, syndiqué à la CNT, la grande centrale anarcho-syndicaliste. Son fils aîné, Francisco, est à peine né. Le 17 Juillet il est dans la foule qui  bloque les militaires dans leurs casernes, les empêchant de se rendre maîtres de Barcelone. C’est la révolution ! Il l’attendait depuis la victoire du front populaire en Février. Il rejoint   les milices ouvrières qui partent dans les campagnes catalanes et aragonaises organiser  la collectivisation des terres et tenter de reprendre Saragosse, la deuxième grande ville anarcho-syndicaliste d’Espagne, enlevée par les Navarrais du Général Mola grâce à la traîtrise des officiers de la guardia civil.

 
    En Novembre il est à Madrid, en même temps que les premières brigades internationales. Il se bat dans la banlieue madrilène à Carabanchel et dans la cité universitaire. Il s’étonne de voir les étrangers  creuser des tranchées. Quand on est Espagnol on ne se retranche pas devant l’ennemi, on attaque à corps perdu (4). C’est le début de la guerre, on n’est pas une armée, on est le peuple en armes qui n’a pas encore appris à se battre. On ne sait pas économiser le sang ! En face il y a les meilleurs combattants de Franco : les Maures, ceux-là même qu’il a si durement réprimés quelques années plus tôt au Maroc lors du soulèvement. Ils ont passé le détroit en Août et Septembre grâce au pont aérien installé par les Allemands. « No pasaran… Madrid sera la tombe du fascisme… ». De fait ils ne passent pas, pas encore…  
   
    Bernal est de toutes les batailles. Il est sûr de la victoire, il est sûr que la France va entrer dans le conflit aux côtés de la république. Il ne se doute pas une seconde que le gouvernement Blum est profondément divisé sur la question espagnole, qu’il est en plein dans    la comédie de la non-intervention à la traîne de l’Angleterre, pendant que  Mussolini envoie ses  légionnaires, Hitler ses avions,  ses pilotes et ses chars (5).

    Pour Bernal, la révolution est inséparable de la lutte contre Franco, l’Eglise et le fascisme. Mais tout lui échappe. Les communistes, jusque là très minoritaires en Espagne, appuyés sur les armes, les avions et les conseillers russes prennent peu à peu le contrôle de la guerre et du gouvernement. Les milices ouvrières sont dissoutes, au besoin par la force, la révolution  reportée après la victoire. Bernal se retrouve   enrégimenté sous commandement communiste et se rend vite compte qu’il vaut mieux taire ses convictions révolutionnaires. « Tout ça, dit-il, tous ces crimes, pour rien, pour finalement ne pas gagner la guerre. Jamais je ne leur pardonnerai… » (6).

    Eté 38, le front d’Aragon s’effondre, les franquistes atteignent la mer, la république est coupée en deux. Après une dernière arrivée d’armes, massive, la république engage sa dernière offensive, la plus longue, la plus folle, la plus inutile aussi et la plus meurtrière qui va se briser après trois mois de combats acharnés sur la supériorité terrestre et aérienne du matériel Allemand. Bernal est blessé dès les premiers jours. De Barcelone où il est évacué il suit la fin de la bataille de l’Ebre, le retrait des brigades internationales qu’il ne comprend pas, puis la déroute de l’armée du Nord…

    Janvier 39, les foules de réfugiés, femmes, enfants, blessés, fuient vers la France mitraillées par les  Junkers et les Messerschmitt.  Franco a promis de « fusiller la moitié de l’Espagne » pour extraire la peste rouge,   le général Yaguë entré sans combat à Barcelone menace de « déterrer les morts pour les fusiller à nouveau ». 

    Début Février, c’est  la « retirada ». L’Armée républicaine de catalogne, deux cent cinquante mille hommes encore en armes, se présente à la frontière. Bernal, mal guéri de ses blessures est avec son unité. Les gendarmes français et surtout les tirailleurs sénégalais désarment l’armée en retraite, « allez, allez… avancez, avancez… ». Encore des jours de marche jusqu’aux barbelés des plages d’Argelès et de Saint-Cyprien. Cela, plus encore que la non intervention, jamais Bernal ne le pardonnera à la France.
   
    C’est presque la fin de l’odyssée du petit Capitaine. A cause de ses blessures il ne reste pas longtemps sur la plage et évite les camps de travail. Il retrouve sa femme et son fils et s’installe avec eux près de Toulouse, dans un bidonville baptisé cité d’urgence. En 1956 il y est encore.

    Lors de la débâcle de Mai-Juin 40, il ne s’est pas réjoui de voir les Français le long des routes, sous la mitraille allemande, comme les Espagnols à peine un an plus tôt. Il a simplement regretté et regrette encore que sa santé ne lui ait pas permis de rejoindre la résistance comme beaucoup de ses camarades.

    Alors avec Pepita, sa femme, il fait encore trois enfants, Joseph (Pepito), Olga et Passion (7), en attendant la fin de la guerre, en espérant très fort que la fin du nazisme signera aussi la fin de la dictature dans son pays… Mais pour cela, il devra attendre longtemps, trop  longtemps pour lui, dans le sombre, les coudes sur la table, ses grosses lunettes remontées sur le front, avec, pour tout bagage, le bruit assourdissant de sa révolution trahie.

(A suivre)

 

NOTES

1)       Le plateau. Lire la description  dans le chap.6 – 1ère partie, lokal n°7.

2)       Extrait de « Noces à Tipasa ».  Recueil « Noces » - 1937.

3)       Je sais bien que Malraux est tombé amoureux de  De Gaulle, est devenu ministre, a chanté la Marseillaise le 30 Mai 68 sur les Champs-Elysées avec toute la droite suant de trouille et revancharde. N’empêche, Malraux, même gaga, même s’il en a dit beaucoup plus qu’il n’en a fait, ça a une autre gueule que Houellebecq ou Finkelkraut !

4)       J’ai vu le mois dernier un spectacle de danse flamenca d’après « Carmen », par la Cie Antonio Gadès. J’ai eu l’impression de comprendre de l’intérieur de l’âme espagnole pourquoi creuser des tranchées face à l’ennemi était vu comme une lâcheté (en tout cas au début de la guerre).

5)       Très majoritairement, les historiens pensent qu’une aide française immédiate aurait condamné le  pronunciamento en quelques jours.

6)       Aujourd’hui, on sait que Staline a alimenté la république en armes (très chèrement payées) suffisamment pour faire durer la guerre mais pas pour la gagner. Après Munich, comprenant qu’il ne pouvait plus compter sur la France et l’Angleterre il s’est désintéressé de l’Espagne pour se rapprocher d’Hitler afin de gagner du temps.

7)       La famille Bernal a vécu de la secu et des allocs, orgueil de l’Etat Providence version 4ème république. C’était vraiment à l’époque la « couverture sociale que le monde entier nous enviait ». C’est loin d’être le cas aujourd’hui ou le dernier ¼ de siècle n’est que l’histoire du grignotage inexorable des acquis du front populaire, de la résistance et de Mai 68. C’est votre histoire, jeunes gens avides, et un jour vous la raconterez bien mieux que je ne saurai le faire




Extrait du Lokal 8               

par lelokalmatos publié dans : Mémoires de Zénobie
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