Plongeant ses racines dans l’Antiquité (Platon, Lucien), l’Utopie est « découverte » en 1516 par le britannique Thomas More dans son livre éponyme. L’Utopie est étymologiquement le lieu qui n’existe pas, une collectivité vivant en vase clos dans l’harmonie, l’égalité et la justice. Au vingtième siècle, en réaction à leur sombre époque et à ses dangers, des auteurs comme le russe Evguéni Zamiatine et les britanniques Aldous Huxley et George Orwell créeront la Dystopie, antinomie de l’Utopie, une société globale totalitaire.
Totalitarisme
« Une botte écrasant le visage de l’humanité pour l’éternité », telle est la vision implacable qu’exprime en 1948 George Orwell dans son livre « 1984 ». Dystopie ultime, le livre nous plonge dans les rouages d’un monde politiquement fini, dominé par une oligarchie regroupée dans un parti unique omniprésent et omnipotent. George Orwell écrit son œuvre quelques années après la fin de la Seconde guerre mondiale, témoin engagé et direct d’un demi-siècle qui a connu le carnage de Verdun, l’horreur d’Auschwitz et l’apocalypse d’Hiroshima et de Nagasaki. Il a vu naître et se répandre les totalitarismes hitlériens et staliniens, leurs effets criminels et leur potentiel d’asservissement universel, modèles politiques qui seront magistralement analysés par Hannah Arendt dans « Les origines du totalitarisme » (1951). Mais la littérature de la Dystopie n’est pas l’enfant rebelle des totalitarismes et elle se place plutôt en vigie humaniste angoissée et lucide, en terrifiante vision de Cassandre face aux menaces liberticides qui guettent l’humanité. Car les périls sont nombreux et variés à l’image de celui imaginé et décrit par Aldous Huxley dans « Le Meilleur des mondes » parut en 1932. Ici la Dystopie de l’oligarchie dominante se fait en apparence non-violente et consumériste. Elle dirige et domine sans partage l’humanité future par le biais du loisir et de l’hédonisme. « L’État mondial » est auto-créateur et maître d’une société de castes génétiques dont les membres sont conditionnés à accepter leur identité économique et sociale dès l’enfance. Le bonheur absolu passe par la consommation à outrance de biens matériels et pseudo-culturels adaptés à chaque classe, mais aussi par l’absorption d’une drogue légale et quasi-obligatoire, le Soma, véritable gomme psychique à la réflexion, au chagrin et à l’ennui…
Contrôle
La Dystopie implique la maîtrise parfaite du temps et signifie la fin de l’Histoire de l’humanité comme nous la connaissons. Le passé est sous contrôle, le présent sans alternative et le futur déjà écrit car «celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé » (George Orwell, 1984). Contrairement à l’Utopie qui imaginait un monde fermé, réduit et parfait, la Dystopie est mondialisée et impitoyable. Elle clôt mais surtout interdit à jamais les cycles et les révolutions de l’Histoire. Sa perte et sa fin seraient de partager le pouvoir politique et elle est donc parfaitement structurée et hiérarchisée pour ne plus jamais le laisser se segmenter. Société monolithique sans lutte des classes apparente ou avouée, elle condamne chacun à rester à la place où le système l’a déposé ; la Dystopie organise l’homme pour la société et non le contraire. Ainsi, le ressortissant d’une Dystopie ne s’appartient pas et rien de sa vie ne doit échapper au contrôle exercé par le pouvoir absolu. Evguéni Zamiatine dans son livre « Nous autres » (1920), une des références de George Orwell, évoque un monde à venir dont les habitants vivent dans des maisons aux parois transparentes et sont exposés aux regards de tous et avant tout des forces coercitives et répressives. Zamiatine pose la question de la tentation de l’uniformisation et de l’indistinction des individus dans la société de masse, cette humanité nouvelle dont le vingtième siècle vient juste d’accoucher dans les soubresauts douloureux de l’industrialisation, de la guerre et de la révolution. La pensée individualiste est une menace tangible pour la société dystopique ; il lui faut donc l’éradiquer en instaurant la banalisation des êtres, solution unique face à la menace de possibles changements car « seuls les hérétiques sont l'éternel ferment de la vie. » (E. Zamiatine, Nous autres). La Dystopie est la réponse totalitaire et oligarchique face à l’entropie sociale, au désordre de la civilisation de masse et au défi démocratique du village planétaire.
Demain…
Plus de surveillance vidéo ? Des fichiers ADN sur tous ? La technologie RFID répandue ? Une bouillie d’information en continu, sans analyse et sans recul ? La fourmilière humaine sous écoute et traçage numérique ? Des élections influencées et dirigées par les massmedias ? Des nanotechnologies invisibles et régulatrices du corps social ? Une réalité totalement différente du vécu commun (cf. le film « Matrix » des frères Wachowski, 2000) ? Bien que les librairies la confinent souvent sur ces rayons, la Dystopie n’est pas un sous-genre de la science-fiction, ni même une forme d’anticipation littéraire, mais bel et bien une possibilité de civilisation et sa dénonciation est donc un combat politique. Dure, molle ou insipide, la Dystopie est surtout sournoise et étouffante comme un boa, entêtée comme un océan. Elle menace de ses tentacules idéologiques l’humanité dans son présent et dans son futur et ne cesse de nous questionner par ses attaques répétées sur la société civile. Démocratie ou oligarchie, Utopie ou Dystopie, à nous de choisir !
Thomas More : L’Utopie (Librio)
Evguéni Zamiatine : Nous autres (L’imaginaire, Gallimard)
Aldous Huxley : Le meilleur des mondes (Pocket)
George Orwell : 1984 (Folio, Gallimard)
Hannah Arendt : Les origines du totalitarisme (3 volumes, Seuil)
Wachowski brothers : Matrix (DVD Warner Bros.)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Dystopie
http://fr.wikipedia.org/wiki/Hannah_Arendt
http://fr.wikipedia.org/wiki/Radio-identification
http://fr.wikipedia.org/wiki/George_Orwell
http://www.er.uqam.ca/nobel/mts123/yves.html
http://fr.wikipedia.org/wiki/Oligarchie
Extrait du Lokal 8
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