Dimanche 18 mai 2008

Mon travail consiste à accompagner des enfants dont les parents se sont mal aimés, violemment souvent, à leurs dépens toujours. Et parfois, il y a des drames, je veux dire encore plus odieux que ceux que je rencontre chaque jour, quand la mort s’invite à la table.

 

Il est seize heures, je reviens d’un entretien dans une famille. C’est à ce moment que je croise ma collègue qui me demande si je peux l’accompagner, la police a appelé pour qu’on vienne les aider… Deux militaires se sont mis sur la gueule, y’en a un sur le carreau ; sa femme est au commissariat, avec sa fille, 6 ans, et les deux petits du voisin, les enfants du tueur. Leur mère a été transférée à l’hôpital, elle a essayé de s’interposer… Voilà, on est là pour aider la maman à dire à sa fille que son père est mort…

Nous sommes tous les trois, ma collègue, moi et cette maman-épouse-veuve, dans une pièce de repos du commissariat. Il s’agit en fait d’une cuisine. Derrière nous, un micro-onde, une cafetière. Sur la table des verres, des tasses, une boite à sucre à moitié vide, à moitié pleine et un pot de moutarde. Je regarde ce pot de moutarde et je me dis que cette petite se rappellera peut être de ce pot de moutarde, ce jour où on lui a annoncé que son père était mort, dans une cuisine sordide d’un commissariat de quartier. En tout cas, moi je regarde ce pot de moutarde.

Ma collègue va chercher la petite. Qu’est-ce que je fous là ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire à cette petite ? Ma gorge se noue. Ça fait plus de deux heures que la petite attend à côté, sans trop savoir ce qu’elle fait là. Et maintenant, le couperet va tomber sur sa petite tête blonde fragile. Elle entre dans la pièce, timidement. Ses yeux se plantent dans les yeux rouges de sa mère et ces quatre yeux ne se lâcheront plus pendant ces minutes interminables. Moi, je suis à un mètre d’elles, et j’aimerais être ailleurs, je connais la sentence, on connaît tous la sentence, sauf cette petite fille qui lit déjà la détresse dans les yeux de sa mère. Les mots arrivent péniblement …ma belle… ton père… il est arrivé quelque chose de grave… ton père est monté au ciel...

Pendant ces quelques secondes, je vois cette petit fille se décomposer, ne lâchant plus sa mère du  regard. Je vois un précipice s’ouvrir sous ses pieds et moi je suis là, à un mètre. Je suis le passant qui va   essayer de rattraper cette petite qui fait une chute de trente étages. Je tends les bras pour la retenir, pour qu’elle ne s’écrase pas au sol. Mais que faire ? La chute est inévitable. La petite s’écrase devant moi. Son père est mort. Son père était un salaud de mari ; il cognait sa femme, la trompait, la négligeait ; mais ça, ce sont des histoires d’adultes. Pour cette petite fille, son père est mort et moi je suis là. Y’a rien qui sort de ma bouche, je suis scotché, je suis le spectateur impuissant d’un monde qui s’écroule, et je sais pas quoi faire. J’ai rien à dire, et en même temps y’a pas grand-chose à dire. Son père est mort, tué par son voisin, d’une flèche d’arbalète dans la tête, pour des histoires d’adultes. Mais ça, elle ne le sait pas, et je crois qu’elle s’en fout.

Elle s’en fout de savoir comment son père est mort ; son père est monté au ciel, elle ne le reverra jamais, et moi je suis là, je tends les bras et elle s’écrase devant moi.

Extrait du Lokal Matos 9

par lelokalmatos publié dans : Brèves de vie communauté : Agora
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