Le dix-neuvième siècle français est un tourbillon. Transformé à jamais par la Révolution de 1789, le pays vit dans un tumulte politique permanent. La Commune de Paris de 1871 en sera la crête paroxystique. L’historien Marc Bloch enseignait qu’il est utile « de se souvenir que le désordre peut être, à sa façon, un grand fait historique. Un fait cependant qui doit être expliqué ». C’est ce que nous allons tenter ici, en commençant par retracer les origines de la Commune.
1870
En 1870, la dictature impériale de Louis Bonaparte avait atteint les dix-huit années. A la phase scélérate de l’empire autoritaire des débuts avait succédé un soi-disant empire libéral, en réalité tout aussi scélérat. L’empereur, diminué physiquement, n’était plus que l’ombre de lui-même, à savoir pas grand chose. L’homme du coup d’État du 2 décembre (1), fourbu d’avoir tant enrichi ses affidés, usé jusqu’à la corde par ses frasques galantes et plus encore ahuri par ses élucubrations politiques et sociales, ne tenait plus que par la force de l’habitude. Et si son régime ne vacillait pas encore, il était pourtant déjà comme une flamme débile que le moindre souffle de vent un peu fort risque, à chaque instant, d’éteindre.
La guerre
Ce vent souffla. Il vint à la fois de l’étranger et, ironie fatale, du propre entourage de l’empereur, à commencer par son épouse, toute confite de jésuites, d’abbés et de chanoines doucereux. Il existait alors un contentieux qui allait en s’affirmant entre la France et la Prusse. Ce litige mesquin portait sur l’attribution à la France de quelques lambeaux de territoires sur la rive gauche du Rhin. L’empereur n’en démordait pas, pas plus que la camarilla hantant les Tuileries impériales, prise toute entière par cette forte fièvre d’hectares germaniques (2), et qui se répandait en discours belliqueux digne de matamores de village. Mais quand retentit le premier coup de canon, il résonna comme le glas de la dynastie. En quelques batailles, la France fut écrasée par le militarisme prussien. Le dernier acte se joua à la bataille de Sedan, et si l’empereur sortit enfin son épée, ce ne fut que pour la remettre à son vainqueur.
La chute de l’empire
On nous dit que la nouvelle de cette débâcle se répandit sur l’Europe à une vitesse folle, étonnante pour l’époque. Mais ce fut à Paris qu’elle provoqua l’écho le plus important. L’empire, ce monstre politique construit sur les temples de la police, de l’argent et de la veulerie, chancela tant et si bien sous ce vent de désastre qu’il s’écroula dans un fracas de plâtras, laissant juste le temps à l’impératrice « de ramasser ses jupes et de dégringoler par un escalier de service » (Lissagaray). Une poussée du peuple fit qu’on proclama la République le 4 septembre 1870, mais à sa tête, trois fois hélas, se retrouvèrent bon nombre de ceux qui la veille encore servaient Louis Bonaparte et sa clique. Ces politiciens avaient pour la plupart plus peur du peuple français que du soldat prussien.
Le siège de Paris
Cependant l’ennemi approchait de Paris et ne tarderait pas à paraître ; il fallait mettre la ville en défense. Pour chef militaire, le gouvernement choisit le général Trochu qui jadis, avait juré de mourir pour l’empire, et qui désormais ne parlait plus de rendre l'âme pour quiconque. Il tenait plutôt un double discours, public sur la défense à outrance de Paris, privé sur la capitulation. Ainsi, les événements à venir s’annonçaient mal et en vérité, ils furent terribles. Mais ni l’hiver rigoureux, ni les obus prussiens n’eurent raison du moral des parisiens, acharnés à résister. Tragiquement, les sorties en force pour briser l’encerclement échouèrent toutes. Ce ne fut pas la faute des soldats français qui se battirent vaillamment mais se retrouvèrent à chaque fois abandonnés sur le terrain conquis, sans renfort et sans canon, comme un fait exprès, pensé et organisé dans ce but (3).
Les élections de 1871
Le siège de Paris bloquait la majorité des troupes ennemis, mais le gouvernement ne saisit pas cette chance. On tergiversa beaucoup, on parla à l’infini, on complota sournoisement et pour finir on organisa des élections parlementaires qui se traduisirent par une victoire écrasante des monarchistes, ces spectres vindicatifs du dix-huitième siècle, rabibochés pour cette occasion revancharde entre légitimistes et orléanistes, familles nauséabondes de l’absolutisme, du sabre et du goupillon. Quelques « chicots d’empire » (Lissagaray) surnageaient dans cette mauvaise soupe politique, cuite sur les braises du trône bonapartiste renversé, et sur lesquelles soufflaient, leurs bouches encore luisante des festins impériaux, les hommes d’église. Pour compléter cette Chambre négatrice de 1789 et dite « rurale », les villes envoyèrent quelques députés libéraux assiégés de mollesse. Le peuple des campagnes, manipulé par ses hobereaux et ses curés, enfiévré de paix, apeuré par les prêches apocalyptiques et la menace des « rouges » avait voté comme on le lui avait demandé. Il fit la réaction et la réaction fit le reste.
La capitulation
Elle commença par choisir soigneusement son homme en la personne d’Adolphe Thiers, ce « nabot monstrueux » (Karl Marx), assassin du peuple en avril 1834, et qui ne demandait en pénitence qu’à parfaire sa besogne d’égorgeur. Il est rare dans l’histoire de rencontrer un homme d’État qui ait autant fait mitrailler son peuple, vendu son pays et corrompu ses institutions. Ce portrait politique pourrait même constituer une sorte de curiosité de foire à monstres s’il n’était pas si morbide et si lugubre, car pour son grand malheur, la France eut Adolphe Thiers comme l’antique Egypte eu ses sept plaies (4). Il alla se jeter aux pieds du chancelier prussien Otto von Bismarck, et céda sans broncher sur tout ce que l’autre casque à pointe exigea : Alsace, Lorraine, cinq milliards de francs or et l’occupation de Paris. Il ne pouvait s’agir pour Thiers d’une question d’honneur, chose qu’il ne possédait plus depuis longtemps, alors il utilisa l’honneur de la Nation pour essuyer les bottes du vainqueur.
La désunion nationale
Il restait cependant une fâcheux caillou dans le soulier de Thiers et de ses sbires : Paris martyrisé et qui par deux fois tenta maladroitement de se soulever. Stratèges consommés de la discorde civile (5), les réactionnaires provoquèrent le peuple parisien en lui réclamant l’intégralité des loyers gelés depuis le début de la guerre, sans tenir compte du siège, des privations subie par les ouvriers, les artisans et les employés. C’était là manœuvre habile pour le saigner un peu plus, pour le jeter dans les bras de l’exaspération ultime : la révolte. Puis la réaction parla de « décapitaliser » la capitale, une fameuse invention, et de transférer les organes du pouvoir ailleurs et choisit Versailles. La chute de l’empire, le siège de Paris, l’armistice humiliant avaient concouru à agiter Paris de soubresauts violents et désordonnés, comme s’il se fut agi d’un organisme vivant soumis à de fortes décharges électriques successives. Les mesures injustes et impopulaires finirent de détacher la ville du corps national. En ce début du mois de mars 1871, comme le printemps, le temps de la Commune approchait…
A suivre…
Notes
1 : Le coup d'État du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte alors président de la République. Il instaure le Second Empire à compter du 2 décembre 1852 devenant ainsi « Napoléon III, empereur des Français.
2 : « Il n’était pas de conquête qui fascinât autant l’imagination des chauvins français que celle de la rive gauche allemande du Rhin. Une lieue carrée sur le Rhin leur disait plus que dix dans les Alpes ou n’importe où ailleurs » (Friedrich Engels).
3 : Deux témoins de ce temps, Maxime Du Camp et le général Ducrot, affirment que l’intention du général Trochu était de dégoûter les parisiens de poursuivre la guerre en en sacrifiant plusieurs dizaines de milliers.
4 : Georges Clemenceau : « Thiers, le type même du bourgeois cruel et borné qui s'enfonce sans broncher dans le sang ».
5 : « Il est sans famille, sans foyer, sans loi, celui qui aime la guerre intestine, cette guerre épouvantable. » (Homère, L’Iliade)
Bibliographie :
Prosper-Olivier Lissagaray : Histoire de la Commune de 1871 (La Découverte/Poche)
Karl Marx : La guerre civile en France (Editions en langue étrangère, Pékin)
Alain Plessis : De la fête impériale au mur des fédérés (Points Histoire, Seuil)
Emile Zola : La débâcle (Le livre de poche)
Extrait du Lokal 9
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