Dimanche 18 mai 2008

Il est interdit d’interdire,

ou le cauchemar de l’homme aux rats

MAI 68… Je ne sais pas s’il y aura un jour des lendemains qui chantent, mais je sais des dates qui dansent dans ma mémoire.

 

On vivait dans une société autoritaire d’où l’imagination, la liberté de disposer de soi-même étaient exclues, encore plus pour les femmes qui ne savaient même pas, pour la plupart d’entre elles, que la contraception existait (1). On prenait des baffes à la maison et des branlées à l’école, ou l’inverse. Pendant presque vingt ans il nous avait semblé que la guerre n’en finirait jamais : on avait eu l’Indo puis l’Algérie et entre ou en même temps la Tunisie, Madagascar, le Maroc… L’esprit de la résistance mourait à petit feu dans la renaissance de ceux qui avaient voté les pleins pouvoirs à Pétain (2), la droite, les rad-socs, la majorité de la  SFIO ; les chrétiens centristes fondaient le MRP ; les communistes répétaient qu’il fallait savoir terminer une grève ; de Gaulle s’était retiré puis était revenu dans les wagons de l’Armée déboussolée par la décolonisation.

Depuis 62, la France avait enfin l’air en paix avec le monde. Mais il y avait le Vietnam et la guerre américaine. Mais les patrons étaient encore de droit divin ; les syndicats existaient mais pas le droit syndical ; les mineurs en grève étaient réquisitionnés par le gouvernement gaulliste ; les ouvriers des chantiers de l’Atlantique à St Nazaire déclenchaient en hiver 67 la plus longue et la plus dure grève de leur histoire. A la Rhodiaceta, la CFDT étrennait dans l’action sa laïcité toute neuve. Le PSU, grandi dans la lutte contre la guerre d’Algérie, récupérait tout ce que la gauche comptait comme « pointures » à commencer par PMF (3). Les jeunes communistes de l’UEC s’écharpaient avec les jeunes trotskystes de la JCR (déjà Krivine), pendant que les nouveaux maos du UJC(ml) naissaient de la cuisse d’Althusser à Normale Sup’.   Et pendant ce temps-là, Pompidou, figure matoise de Monboudif – Cantal, France profonde – banquier féru de poésie, clope au bec et répartie assassine, nous racontait que l’avenir de l’homme était dans la bagnole comme celui de la femme dans la machine à laver. Le bonheur dans la consommation et l’obéissance au chef ! Pour la génération d’après guerre, tout cela ne faisait qu’un et il était temps qu’on en finisse avec la soumission. Qu’on en finisse avec cet interminable après guerre…

Et puis, il y eût le  22 Mars à Nanterre et la bouille réjouie d’un rouquin de génie, puis le 25 Avril à Toulouse…

Et la  fête, enfin, commençât ! Une fête sans pareille où la parole fut prise comme en d’autres temps la Bastille ; malgré la pluie et le froid qui ne lâchaient pas le morceau en ce début de mois, commandés aurait-on dit par Pompidou et Peyrefitte ; alors que Papon le Vichyssois, l’homme de Lisieux, le flic en chef d’Octobre 61, était remplacé par Grimaud, homme sage, dont la nomination sauva peut être de nombreuses vies les nuits de barricades.

La fête, c’était le soir retrouver Michèle et Pierrot, nos amis, chez qui nous rejoignait souvent Bernard Maris, alors jeune étudiant inscrit au PSU, qui connaissait tout des mouvements et nous racontait  les dessous et les potins de la « révolution ».

La fête, c’était « le goût de la liberté qui nous prenait à la gorge et qu’on n’oublierait plus » comme disait Dominique Curet un copain étudiant à l’Enseet, qui fit Mai avec nous avant de repartir à Melun et que nous n’avons jamais revu.

La fête c’était l’occupation de la vieille fac des Lettres où nous passions nos nuits à rédiger les journaux du lendemain ;  fabriquer les drapeaux rouges avec des rideaux qu’on allait piquer aux devantures des boucherie ; débattre à l’infini sur les improbables débouchés politiques, sur les possibilités de soutenir voire de s’intégrer à la lutte des travailleurs en grève ; coordonner les actions, les manifs, les dizaines de comités de tout et de rien qui se faisaient et se défaisaient, bouillonnants comme les amours, comme les mots, comme le sang sous la peau… Revoir les films de Chris Marker qu’on projetait en boucle :  « Cuba si, Cuba no » où l’on voyait Fidel Castro devant une forêt de micros et n’arrêtant pas de les tripoter tout en dissertant sur la vacuité des élections en période révolutionnaire ; ou « Le joli Mai » tourné quelques années avant mais si joliment prémonitoire.

La fête ce fût le 24 Mai quand le Maire « socialiste » ouvrit la Mairie et que les drapeaux rouges et noirs flottèrent au balcon du Capitole… Il fallait le voir ça ! Et puis il fallut bien que nous eûmes à Toulouse, notre nuit des barricades. Ce fût le 11 Juin, lendemain du jour où, devant les usines Renault à Flins, fût  noyé Gilles Tautin au cours d’affrontements violents avec la Police.

Beaucoup ici avaient envie d’en découdre avec les flics, et ce fut chaud, très chaud. Toute la nuit, la plupart des « combattants » se retrouvaient au QG de la Fac de lettres, pour pleurer un bon coup les gaz lacrymogènes avant de repartir. Je me souviendrai toujours de Dominique, nous racontant : « je courais, j’en avais un (CRS) derrière moi, il faisait un bruit terrible avec ses bottes et son souffle. Et, tout à coup, un bruit de chute, il s’est cassé la figure juste à un mètre de moi, peut être en levant sa matraque… ». Et nous : « tu t’es retourné et tu lui as cassé la gueule ? ». Et lui : « tu parles, je me suis mis à courir encore plus vite et sans m’arrêter, jusqu’ici ! ».

Oui, tout cela et bien plus que cela, ce fût la fête, comme si les « Fêtes de Mai », réjouissances païennes, nous remontaient  du moyen âge. Longtemps, nous nous sommes demandé : «Comment vivions-nous avant Mai ? ». Et nous nous répondions : « Ben, on s’en sortait pas si mal, on parlait d’amour, de vie, de mort, on allait visiter les châteaux cathares quand personne ne les connaissaient, et puis on rêvait… de Mai bien sûr ! Oh oui, on en rêvait… ».

Aujourd’hui nous vivons  une autre époque, un tout autre contexte. Essayer de faire la part des choses de Mai, du bien, du mal, de ce qu’il en reste, est bien inutile. Je suis d’accord avec Daniel Cohn Bendit, toujours clair et lucide, toujours intelligent : « Oubliez Mai 68, retenez simplement qu’il y a des moments historiques où quelque chose explose, une envie d’avancer, de transformer la société.

Et que ça peut marcher ! »

Aujourd’hui il y a aussi Sarkozy et tout son bla-bla de propagande moralisatrice, qui nous explique que c’est en Mai 68 qu’on a cessé de faire la distinction entre le bien et le mal, qu’il faut tuer l’esprit de Mai 68…

S’ensuit évidemment une sur-commémoration en guise d’enterrement où se presse  la clique des « repentis », répandus de radios en librairies, de talk-shows en vies privées-vies publiques : Glucksmann et sa face de squaw formolisée, Goupil et son trip de filmer les chars américains entrant dans Bagdad, Bruckner le petit-blanc sanglotant,  Finkelkraut pour qui nous sommes tous des antisémites. Ceux-là et quelques autres, tous ces néos-sarkozystes qui n’arrivent pas à se pardonner d’avoir un jour brandi le « petit livre rouge » de Mao ou la bible trotskyste de « la révolution permanente » : ce sont des rats, et Sarkozy, leur chef, c’est le rat en chef,  l’homme aux rats. Puisse-t-il cauchemarder longtemps Mai 68 ! Pendant ce temps, nous, nous dormirons comme des enfants !

Notes :

(1) – Il y avait eu la loi Neuwirth l’année précédente, mais toute publicité en était interdite…

(2) – Séance du Parlement du 10 Juillet 1940 : 569 voix pour les pleins pouvoirs à Pétain, 80 voix contre.

Quelques livres

(Choix très arbitraire)

- Patrick Rotman :

Mai 68 raconté à ceux qui ne l’ont pas connu (2008)

- Patrick Rotman, Hervé Hamon :

Génération (2 tomes 1988)

- L. Zancarini, Ph. Arties :

68 une histoire collective (2008)

- Alain Geismar

Mon Mai 68

- Daniel Cohn Bendit :

68/2008 Faut-il liquider l’esprit de Mai ?

- Christine Faure :

Mai 68 à Toulouse : le mouvement du 25 Avril.

 

Et le film de référence sur toute la période 1968-1977

Chris Marker :

Le fond de l’air est rouge (1978 avec un épilogue tourné en 1993)

A ne manquer sous aucun prétexte.

 

 

Extrait du Lokal Matos 9

 

par lelokalmatos publié dans : Politique communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
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