Résister, qu’ils disent, c’est devenu inutile ! Et on a intérêt à les croire sur parole si on veut pas finir dans l’heure devant un peloton d’exécution de néo-citoyens zélés. Ils disent aussi que les subversifs dans notre genre ils en ont de trop et qu’ils vont s’en occuper vite et bien. C’est comme ça tous les soirs, quand les écrans de la télé s’allument dans les baraques du chantier de la centrale en ruine et que nous, les ex-citoyens, les déclassés, on est obligé de se boulotter leurs programmes de dératisation sociale.
Dans la journée, c’est sur les chantiers que les surveillants armés nous hurlent dessus et nous promettent mille morts dégueulasses. Des fois, ils traînent un ex-citoyen à part, ils rient entre eux, ils disent qu’ils vont chercher une prime, un peu d’argent contre une queue de rat. Il y a aussi les rafles organisées par les patrouilles du renouveau de l’ordre national. La semaine dernière, en plein midi, ils ont embarqué tout un groupe d’ex-citoyens qui faisaient du bruit devant une épicerie pour les pauvres. Ils ne sont pas allés bien loin pour la ballade. Au coin de la rue, contre un mur borgne, ils ont tous été abattus à la mitrailleuse. Ensuite, la patrouille a brûlé l’épicerie et a même crucifié l’épicier sur un platane. C’était un pur salaud qui pratiquait l’usure mais quand même ! Faut croire qu’ils n’aiment pas les pauvres et ceux qui les ravitaillent, même au prix fort …
Le truc que je ne comprends pas c’est comment on fait nous les parfaits minables pour être si dangereux pour leur société ? Nous n’avons ni arme, ni pognon, ni organisation, ni rien. Pourtant ils crient tout le temps à la télé obligatoire que nous sommes le danger total ! Tout est de notre faute, la surpopulation, la crise, le chômage, la guerre, l’inflation, les attentats, la pollution et même la foutue grippe en hiver. Ils disent que c’est le complot des rats et qu’ils vont procéder à la dératisation, que c’est une mesure de salubrité publique, qu’ils ne peuvent pas nous laisser pulluler, que le chagrin et la pitié sont des valeurs d’un autre temps, des valeurs inutiles désormais.
Nous aurions dû nous méfier avant, c’est ce que je pense maintenant, au début de la dératisation, quand ils s’en sont pris aux immigrés, de charters en charniers, et que nous n’avons rien dit ni fait. C’est vrai que ce n’était pas notre problème, on en avait rien à secouer des noirs, des jaunes et des autres parasites étrangers…
Après cette période de grande chasse à l’homme, il n’y avait plus d’immigré sur le territoire, ou alors si peu qu’ils ont collé les rescapés dans des cages de zoo, pour qu’on puisse aller les voir le dimanche avec les gosses qui leur jetaient des cailloux dans la gueule, on rigolait bien.
Maintenant voilà l’angoisse des lendemains qui déchantent. A force de manier les pioches, on a presque fini de démantibuler la vieille centrale nucléaire et même en traînant des pieds, il ne reste pas lourd de travail. Ce qui serait bien, c’est qu’ils nous envoient creuser un canal, même à la main, parce que c’est long à creuser un canal. Mais les gros camions sont là, ils vont tous nous embarquer pour une destination inconnue.
Je vois deux néo-citoyens en uniformes noirs qui rigolent en regardant notre groupe de loqueteux. Ils nous font un signe comme ça, avec leurs baïonnettes luisantes, comme s’ils allaient se trancher la gorge et puis ils se marrent encore. Ils sifflent pour nous rassembler, ils abattent leurs longues matraques sur les dos, les épaules et les têtes des moins rapides.
J’ai honte de le dire mais nous nous comportons comme des moutons. Ils allument les puissants moteurs et juste avant de monter à l’intérieur je remarque que ces camions n’ont pas de vitre, ils sont aveugles.
Extrait du Lokal Matos 9