C’est un peu par hasard que je me suis retrouvée à la halle aux grains de Toulouse pour aller voir une chanteuse que je connaissais vaguement. Je savais seulement que Rokia Traoré était une chanteuse d’origine malienne et qu’elle avait de belles mélodies…
Rokia Traoré apparaît sur scène : une femme pas très grande, la peau très noire, cheveux très courts, habillée de blanc, à l’occidentale. Un collier du Mali. Une guitare folk à la main. Sa voix est douce et puissante.
Dès les arpèges de sa guitare, dès les premières notes de son chant, un frisson parcourt la salle. Rokia Traoré se révèle. Elle chante, très droite, les yeux rivés sur son public. Nous sentons tout de suite que nous ne sommes plus considérés comme simples spectateurs : nous sommes acteurs de ce spectacle, nous sommes captés par la magie qui s’opère.
Puis, Rokia Traoré prend la parole : l’Afrique, le Mali, le désir des jeunes de partir vers le Nord. Voilà les thèmes de ses chansons. Son engagement est musical : l’Afrique n’a plus de repères car on lui a volé ses racines. Les frontières tracées à la règle par les anciens colons ont divisé les tribus, ont rassemblées dans un même espace les ethnies ennemies. La culture est devenue africaine, ce n’est plus celle d’un groupe culturellement formé.
Rokia Traoré chante « Mbifo », pour ces jeunes qui oscillent entre toutes ces cultures. Elle ne les brime pas : elle comprend, elle encourage même. Peut-être trouveront-ils leur identité en la choisissant ou en la ré-inventant eux-mêmes ?
Rokia Traoré nous engage avec elle. Le vrai et le premier combat de l’Afrique n’est peut-être pas le travail ou l’argent ou même la santé. Il faudrait combattre la sécheresse culturelle.
Et elle va nous transmettre, pour une soirée, cette richesse, elle nous la propose : « certains viennent aux concerts pour écouter l’artiste en restant assis. Ils ont raison. Mais d’autres aiment danser : ceux-là, levez-vous et suivez-nous ! » Tout à coup, les musiciens s’animent, un rythme rapide commence à monter… La salle se lève. Et là, des femmes en boubous traditionnels, des hommes en costard, assis depuis 30 minutes, se lèvent. On se secoue, nous, qui étions vissés sur les beaux sièges rouges de la halle. Tous frappent dans les mains.
Et Rokia Traoré danse, ou plutôt glisse sur la scène tant ses pas sont gracieux. Parfois, sa choriste la rejoint. La salle de l’orchestre du Capitole s’est transformée et ne peut plus s’arrêter. Rokia Traoré sort de scène, revient, nous remercie chaleureusement, reprend sa guitare, calme la salle par un dernier chant.
La soirée se termine. Rokia Traoré nous a fait voyager. Certaines remarques nous font pourtant réagir : « et elle parle vraiment bien français ! Presque sans accent ! »… le retour est brutal : Rokia Traoré n’a pas touché tout le monde de la même façon. Les fantômes de la colonisation ne semblent pas tous envolés…
Extrait du Lokal Matos 9