Dimanche 18 mai 2008

« La colonisation a pour fin la liberté des indigènes ;

« la faute originelle de la colonisation a précédé toutes les agressions unilatérales des indigènes ;

« l’exigence  de liberté à plus de poids moral que toute l’œuvre civilisatrice des pays colonisateurs ;

« le racisme est le vice des français aux colonies ;

« ce sont des minorités qui représentent la conscience nationale des peuples colonisés (1)».

 

A Zénobie, au temps de la maternelle, je dois l’acte fondateur de ma vie : la rébellion.  Je lui dois d’avoir éveillé en moi ce mauvais sujet (non repenti), rebelle au pouvoir, à la règle incompréhensible qui me disait : ne va pas chez ces saletés d’italiens, ritals, macaronis… ne fréquente pas ces fourbes d’espagnols, espingos, espadres, cuirs… tiens-toi loin  de ces voleurs d’Arabes,  bougnoules, melons, ratons, crouilles, troncs de figuiers... Méfie-toi de tout,  des chiens, des rats, des étrangers, des autres… 

A la pension (2), dix ans plus tard,  je dois la  découverte de  la réalité humaine. Ma réalité : Dieu n’existe pas et moi, qui vais être un homme, j’existe et rien ne précède mon existence. Rien ne peut me définir puisque je ne suis rien – rien encore – en dehors d’exister.  Je   serai ce que je me ferai en toute subjectivité, en toute liberté.  Alors, je serai défini par mes actes et seul responsable d’eux. Je me serai choisi et, avec moi, j’aurai choisi tous les hommes…  « Un homme, rien qu’un homme, qui les vaut tous et que vaut n’importe qui (3) ». Après ça, j’aurai toute la vie pour apprendre la solitude et les angoisses qui découleront de ce choix…

Fin 57, Massu a gagné la bataille d’Alger, Ali la pointe est mort, Yacef Saadi arrêté comme Djamila Boupacha et Djamila Bouhired les poseuses de bombes, et condamné à mort (4).  La Kasbah est hors d’état de nuire… Dans le bled on « pacifie », on nettoie le djebel,  l’armée déplace des populations entières. Des centaines de milliers de paysans sont arrachés à leurs villages, perdent leurs troupeaux, leurs récoltes, sont entassés dans des baraquements construits à la va vite ou croupissent dans des tentes avec femmes et enfants dans le plus grand dénuement (5). Ainsi le FLN est privé de son enracinement populaire et la place libre pour le napalm.

Le 13 Mai 1958, la foule pied-noire s’empare du Gouvernement Général  d’Alger. Le général Massu prend la tête d’un comité de salut public « seul capable de conserver l’Algérie à la France ». Au balcon du GG, Salan fait hurler à la foule « Vive l’Algérie française… Vive de Gaulle ». De Gaulle qui ne tarde pas à se déclarer prêt à « assumer les pouvoirs de la république ».

C’est ma troisième année à Gourdan-Polignan, la dernière. Dès Janvier je sais qu’on ne veut plus de moi ; ça tombe bien je ne veux plus d’eux moi non plus.  « Insoumis » ! J’ai découvert ce mot, le plus beau de la langue française. Je l’emploie à tout va, ma bouche s’en régale : moi monsieur, je suis un insoumis, définitif, irréductible, … mes larmes, mes rires, mes colères… même mes devoirs de français vendus un paquet de gauloises, sont insoumis, insoumissibles !

En troisième année, les anciens ont fini par me foutre la paix (6), ils se contentent juste de me dérouiller le jour du père Cent. Même les  pions  ont renoncé à me coller et le dimanche je vais au bal à Montréjeau. Au bout du compte, l’insoumission, ça paye !

C’est le temps de la décolonisation. Pourquoi  est-ce plus lent, plus  difficile, plus sanglant pour l’Empire français que pour les autres ? Tous les empires ont laissé une « œuvre », des ponts, des routes, des écoles, des hôpitaux. La particularité de la France est de s’être prévalue d’une justification morale majeure : sa mission civilisatrice basée sur l’exportation des Lumières.   La grande Bretagne, pragmatique, n’a  jamais caché sa préférence pour l’exportation des tissus et l’exploitation économique du pillage des richesses. Et ce pragmatisme, finalement, lui a permis de négocier la transformation de son Empire en Commonwealth.  Le pays des droits de l’homme, lui, au nom des principes mêmes de la liberté qu’il prétendait incarner s’adjugeait le droit de civiliser d’autres peuples, en faisant même une mission. Comment se sortir ensuite de la

contradiction entre les principes invoqués et la réalité de la colonisation qui les bafouait ? Par un interminable affrontement qui durera vingt ans et verra le glissement progressif de l’éclairage du monde vers la défense de l’Occident chrétien contre les forces du mal forcément communistes. Avec, entre autres résultats, toute une génération de soldats perdus dont quelques uns passèrent en quelques années de héros de la résistance à tortionnaires implacables.

Avec Bogey, mon copain lui aussi viré, on décide de ne pas partir « comme ça », on va leur montrer qu’on n’est pas seulement les branleurs qu’ils imaginent. On décide, avec la complicité de Meininger (7), d’écrire et de monter une pièce de théâtre qu’on jouera avant notre départ. On se met à écrire la nuit, aux chiottes, avec cette fois la complicité du veilleur qui vient nous distraire vers minuit, nous conseillant gentiment d’aller nous coucher. Cela s’appellera « L’intrus »,  une charge contre le racisme à l’école. Il n’y a pas d’Arabe au Collège, mais Bruno un petit brun frisé, un peu chafouin, fera l’affaire comme acteur principal. Nous la jouerons deux fois une après-midi de Juin, d’abord devant l’état-major de l’administration et des professeurs réunis, puis devant les élèves. J’en conserve le souvenir toujours cuisant du Directeur, Joseph Jouanny, dit « Joby », assis au milieu du premier rang, dans le silence suspendu à sa réaction dès la chute de la pièce, marquer un temps, nous regarder, Bogey, les acteurs, moi, figés sur la scène ; puis se lever lentement et, sans un mot, sans un applaudissement, tourner les talons et sortir… Certes, il ne nous aimait pas, mais laissons à la psychanalyse  l’explication de son comportement. Quelques jours plus tard c’était la quille, j’avais dix-sept ans et la vie devant moi. En fait un peu plus de deux ans, jusqu’à ce qu’à son tour, ma classe d’âge fût appelée en Algérie.

……………………………………….

      Sous de Gaulle, la guerre d’Algérie durera encore quatre années. L’ère  honteuse de la SFIO version Mollet-Lacoste-Lejeune qui ont donné les pleins pouvoirs aux parachutistes de  Massu et Bigeard est terminée. Mais cela ne changera rien, longtemps encore, aux camps de regroupement, à la torture institutionnalisée, laquelle a commencé avec la colonisation au XIXème siècle, et n’a jamais cessé depuis (8).

     Mais la douloureuse histoire de la décolonisation  ne se limite pas aux deux longues guerres d’Indochine (1947-1954) et d’Algérie (1954-1962). Partout dans l’Empire, l’exigence de liberté se manifeste dès la fin de la 2ème guerre mondiale. Partout cette exigence est réprimée dans le sang. Dès Janvier 1944, à Rabat et à Fès, un prétendu complot pro-allemand provoque des milliers d’arrestations, des dizaines de morts. En Algérie déjà, en Mai 1945 à Sétif, un mouvement insurrectionnel est l’occasion d’une répression si horrible, que plus d’un demi siècle après on discute encore sur le nombre de milliers de morts qu’elle a provoqués. Le 23 Novembre 1946, la marine française bombarde Haiphong : plus de six mille morts. A Madagascar, en 1947/48, une insurrection suivie d’une  véritable guerre fait quatre vingt dix mille morts chez les insurgés Malgaches et la répression continuera des années durant… J’ai personnellement connu un ancien capitaine de la « coloniale » qui me racontait dans les années 70 comment on embarquait  les prisonniers Malgaches dans des hélicoptères pour les larguer au dessus des zones tenues par les insurgés afin de les terroriser. Ce capitaine s’appelait Jean Delon, il est mort aujourd’hui –  paix à son âme !

 

NOTES :

(1) Paul Ricoeur – revue Réforme, 20 Septembre 1947, énoncé des principes d’une politique juste de la décolonisation.

(2) Chap. 6 – 1ère et 2ème partie.

(3) Jean Paul Sartre – « Les mots »

(4) Yacef Saadi était le chef du FLN d’Alger, la ZAA (Zone autonome d’Alger). Germaine Tillion qui avait tenté de négocier avec lui la fin des attentats contre l’arrêt des exécutions capitales témoignera en  sa faveur  lors des procès qui l’ont condamné à mort et finira par obtenir sa grâce.

(5) Michel Rocard, jeune énarque, sera le rapporteur de cette horreur « un million de personnes sont parquées dans des conditions abominables. Peut être deux cent mille dont beaucoup d’enfants sont mortes de faim ».

(6) Chap. 6 – 2ème partie.

(7) Prof. De français, voir chap. 6 - 2ème partie

(8) Lire (entre autres) « La question » d’Henri Alleg – et Pierre Vidal-Naquet, « La torture dans la république ».

(*) De gauche à droite :

debout : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaid, Didouche Mourad, Mohamed Boudiaf.

Assis : Krim Belkacem, Larbi Ben M’hidi.

Extrait du Lokal Matos 9

par lelokalmatos publié dans : Mémoires de Zénobie
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander

Commentaires

Aucun commentaire pour cet article

Présentation

  • : Le Lokal Matos, ce grand journal subversif
  • lelokalmatos
  • : cantonnais actualite
  • : Le Lokal Matos est un petit journal qui offre une autre lecture de l'actualité, de la société, de l'écriture, de la littérature... Le Lokal Matos est avant tout un journal qui vous servira à emballer votre poisson.
  • Recommander ce blog
  • Retour à la page d'accueil

Cadavres Exquis

Blog : Société sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus